(O) YVARS, Alain – Un aquarium géant (sur la série de peintures à l’huile “les nymphéas””)”

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    Je vous soumets le troisième texte d'Alain Yvars, pour la série dont je parle ici

    Un aquarium géant

    Claude Monet, « Les nymphéas », série d'environ 250 peintures à l'huile élaborée durant les 30 dernières anneés de sa vie, Musée de l’Orangerie, Paris



    – Encore là à t’esquinter les yeux à cette heure ? Le médecin t’a pourtant bien recommandé de ne plus faire d’efforts avant l’opération. Tu n’es pas sérieux… Vieux têtu !

    Monet était grimpé sur l’escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet d’un immense panneau. Il atténuait, par de légers frottis de touches orangées claires, le rouge vif des pétales d’un nénuphar en bouton.

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    – Impossible d’arrêter Blanche ! Il y a encore tellement à faire. Les 19 panneaux sont pratiquement terminés, mais certaines parties ne me satisfont pas… Viens m’aider ! Passe moi le tube de vermillon !

    Le peintre sortit un mouchoir et essuya son visage éclaboussé de gouttelettes de peinture.

    – Il faut que se soit parfait, Blanche ! Deux salles à l’Orangerie de Paris m’ont été offertes par mon ami Georges Clemenceau. Imagine, deux grandes pièces arrondies dont les murs recevront mes Nymphéas… Je ne peux décevoir, j’en ai fait don à l’Etat !

    – Décevoir ? Bêtise ! Tu fais un cadeau immense à ton pays. Par tous les temps, depuis des années, tu travailles inlassablement au bord de l’étang, et tu parles de décevoir ? Vieux fou ! Cesse de retoucher ces toiles, elles sont finies ! Avec ta vue délabrée, ces modifications continuelles vont bien arriver à leur faire perdre toute fraîcheur… Viens mon ami, il est tard.

    Le vieil homme descendit avec précaution de son perchoir, posa sa palette et ses pinceaux sur un guéridon. Sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet lui sourit lorsqu’il lui pinça gentiment la joue.

    Depuis la mort de son mari Jean, le fils du peintre, Blanche vivait seule avec Claude Monet, veuf de sa mère Alice depuis déjà onze années. Doublement sa belle-fille, par sa mère Alice et par son mariage avec Jean Monet, elle aimait tendrement Monet qu’elle

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    connaissait depuis son enfance. S’occuper du quotidien de la maison, remonter le moral de l’artiste très affecté par les décès successifs de sa femme et de son fils, étaient devenus sa vie.

    – J’ai peur ma fille, dit Monet d’une voix fatiguée. Ma vue décline de jour en jour. Je discerne mal les couleurs. J’ai passé ma vie à analyser la lumière, la démêler, la dissocier pour mieux saisir son rendu sur les couleurs. Aujourd’hui, celles-ci m’échappent, me fuient… Maudit voile jaune qui obscurcit mes yeux !

    Blanche, habituée aux plaintes de son beau-père, lui prit le bras et l’entraîna vers la porte de l’atelier dont la vaste verrière commençait à s’obscurcir.

    – Arrête de te torturer l’esprit, dit-elle. Le docteur pense que ta cataracte n’est pas irréversible. A notre époque, l’intervention se pratique couramment. Il est très optimiste sur son résultat. Dans quelques mois, tes yeux auront retrouvé une nouvelle jeunesse, mon ami.

    – Merci ma fille. Je ne sais si ma vue s’améliorera mais mon corps, lui, restera ce qu’il est devenu, celui d’un vieil imbécile qui peine de plus en plus à rester des heures debout devant ces immenses panneaux. Une folie qui va au-delà de mes dernières forces de vieillard…

    Le couple sortait de l’atelier lorsque Monet stoppa soudainement sa marche. Son visage buriné de patriarche à la longue barbe

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    blanche se tourna vers la femme. Le timbre de sa voix s’adoucit d’intonations enfantines :

    – Blanche, fais moi plaisir… je veux les contempler… en place. Si je deviens aveugle, j’aurais vu, au moins une fois, mes Nymphéas… comme ils doivent être présentés à l’Orangerie.

    Il quitta le bras de Blanche et se dirigea avec une vivacité inhabituelle vers le centre de la pièce.

    – La plupart des panneaux terminés sont déjà disposés en cercle les uns à côté des autres. Ce ne sera pas long, aide moi à déplacer les autres, ceux sur lesquels je travaille encore.

    Blanche hésita, puis se prêta de mauvaise grâce à la demande du peintre. Elle le sermonna :

    – J’accepte, mais ne fais pas d’efforts. Je m’en occupe !

    Les panneaux dépassaient deux mètres de haut et, pour certains, plus de quatre mètres en longueur. Malgré leur poids important, dressés sur des chevalets roulants, ils se mouvaient sans trop de difficultés. Assis à distance, Monet indiquait avec précision à sa belle-fille l’emplacement qu’il souhaitait pour chaque panneau. Elles les poussa, les intervertit énergiquement. En peu de temps, la salle fut environnée de peintures.

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    Installés côte à côte sur un large divan placé au centre de l’atelier, l’homme et la femme regardaient le résultat de leur travail. Un horizon liquide les entourait : immense jardin d’eau aux tonalités mauve bleuté, traversé d’herbes aquatiques ondulants gracieusement. Lianes immatérielles, des rameaux de saules plongeaient dans le liquide frémissant sous le vent où de légers nuages se miraient. De grosses fleurs de nénuphars blancs, jaunes ou rouges, s’ouvraient çà et là.

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    Blanche se taisait, impressionnée. Ce qu’elle voyait la ravissait. Cela dépassait tout ce que Monet avait peint dans sa vie. Sa peinture, elle la connaissait si bien… Combien de fois elle avait planté son chevalet sur le motif aux côtés de l’artiste. Très jeune, elle avait commencé à peindre dans la campagne environnante, à Vétheuil, Poissy, puis Giverny. « Regarde la nature et peins ce que tu vois, comme tu peux. » lui avait-il donné comme unique conseil.

    Monet fixait avidement cette féerie qui les enveloppait : inextricable enchevêtrement végétal formant un aquarium géant.

    Il murmura :

    – Le bleu… C’est la couleur que mes yeux perçoivent encore le mieux. Les bleus changeants du ciel : turquoise, céruléen, cobalt, azuré… J’aime ajouter un rose non loin : ces deux teintes s’harmonisent. Le panneau qui nous fait face est nuancé dans des tons ocre brun : le soleil baissait, l’eau était éclaboussée de reflets

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    jaunes orangés violents. J’avais saisi mon tube de jaune et étalé la pâte à grands coups de brosses fougueux.

    L’artiste s’agitait sur son siège, observant longuement chaque peinture.

    – Peindre l’instant présent… Toute ma vie je n’ai pensé qu’à cela Blanche ! L’instantanéité des choses : moments fugaces où les couleurs tendres du matin disparaissent pour laisser la place à des tons francs, puis assombris le soir. Te souviens-tu mes « Cathédrales de Rouen » ? Tu étais bien jeune, je peignais plusieurs toiles en même temps afin de saisir les variations de la lumière aux diverses heures de la journée.

    Il cessa de parler un court instant et reprit :

    – Tout bouge. Tout vit… Le travail que tu vois sera mon dernier, ma fille. J’ai voulu aller encore plus loin : supprimer la ligne d’horizon, fondre les plans, oublier la perspective. Le ciel est

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    absent, seul sa réflexion sur l’onde est visible. L’apparence éphémère des choses…

    Ce que le peintre observait était l’aboutissement de toute sa vie d’artiste. Il se tourna vers Blanche et la prit affectueusement par les épaules.

    – Petit ange bleu… Clemenceau t’appelle ainsi et il a raison, tu es un ange ! J’ai la sensation d’avoir réussi là une peinture nouvelle : les formes disparaissent, les éléments du décor se dissolvent les uns dans les autres. La couleur se libère dans une vaste abstraction…

    Le dos tourné par rapport à sa belle-fille, le vieil homme fixait intensément ses toiles. Il demanda d’une voix douce, sans se retourner :

    – Est-ce bien, petit ange ?… C’est toi qui me connais le mieux…

    Blanche ne répondit pas. Une émotion la gagnait. Ses yeux s’embuèrent d’un coup, puis de grosses larmes se mirent à couler lentement sur ses joues potelées de femme déjà vieillissante. Le liquide s’infiltra dans les rides qui longeaient sa bouche et goutta sur le velours de sa robe.

    Ne recevant pas de réponse à sa question, le vieillard se retourna. Le visage défait de la compagne des ses dernières années

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    le surprit. Elle ne pleurait pas souvent Blanche. La dernière fois, c’était pour la mort de Jean.

    Il attendit. L’avis de sa belle-fille était incontournable pour lui. Ses remarques étaient toujours pertinentes, sans flatteries.

    Le chignon de Blanche tressautait, secoué de sanglots. Petit à petit, elle se calma, se moucha, regarda Monet par dessus son mouchoir. Ses petits yeux rougis lui souriaient.

    Les derniers doutes de l’artiste s’envolèrent. Il savait qu’elle aimait. Il répondit à son sourire et lui prit la main, comme autrefois lorsqu’il emmenait la petite fille faire de longues promenades dans la campagne. Elle tremblait.

    Ils se levèrent et quittèrent l’atelier. Derrière eux, la coupole de verre bleuissait, fonçant les teintes du jardin d’eau immobile. Dans le ciel, une dernière flamme alluma une lueur qui vint s’agripper aux nénuphars, les transformant en grosses pommes rouge vif luisant comme des phares dans la nuit.

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